La valeur ne se crée pas par magie – Interview by Paperjam

Luxembourg, June 06, 2024 –

De plus en plus, le private equity séduit les acteurs économiques à la recherche de solutions pour financer leur développement à long terme autant que les investisseurs désireux de profiter des perspectives de performance qu’offre cette classe d’actifs. Son succès, au Luxembourg comme ailleurs, ne doit rien au hasard, nous explique Jérôme Wittamer, founding partner d’Expon Capital.

Ces dernières années, l’attrait des investisseurs pour le private equity n’a fait que se renforcer. L’investissement dans les actifs privés, et plus singulièrement dans les entreprises non-cotées, est devenu le principal relais de croissance de la place financière luxembourgeoise. Comment expliquer cette dynamique? Jérôme Wittamer, founding partner d’Expon Capital, qui évolue dans le milieu du private equity et du venture capital au Luxembourg depuis plus de 20 ans, donne son avis sur la question.

«Au fil de ces 20 dernières années, le nombre d’entreprises cotées aux États-Unis n’a fait que régresser, passant de 7.300 en 1996 à 4.300 en 2020, chutant de 37%. Dans le même temps, le nombre de sociétés financées par des fonds private equity, lui, a été multiplié par six, passant de 1.900 à 11.200, explique-t-il. La même tendance est observée en Europe. C’est un bouleversement du fonctionnement du marché des capitaux. Ce phénomène nous indique que les entreprises à la recherche de financement pour soutenir leur développement se tournent plus volontiers vers les investisseurs privés que vers la Bourse.»

Cet attrait des dirigeants et entrepreneurs s’explique assez facilement. Pour entrer en Bourse et y demeurer, l’entreprise doit se soumettre à de nombreuses contraintes. Ses dirigeants doivent naviguer en considérant le diktat des marchés sur le court terme, avec des investisseurs susceptibles de modifier leurs positions en fonction des résultats trimestriels.

Le fruit d’un engagement rigoureux

«La démarche, lorsque l’on se tourne vers des gestionnaires actifs dans le domaine du private equity, est d’une tout autre nature», assure Jérôme Wittamer. «En tant que partenaires des entreprises, nous agissons en actionnaires professionnels, sur le long terme. Nous nous positionnons entre des investisseurs qui ont de l’argent, mais pas forcément l’accès aux opportunités ou le savoir-faire nécessaire pour soutenir le développement des entreprises et, d’autre part, des entreprises avec un fort potentiel de croissance. Vis-à-vis de ces dernières, notre rôle est de répondre à leurs besoins de financement et de les accompagner dans leur ambition à travers un support stratégique ou opérationnel pour leur permettre d’aller plus loin et de générer une forte augmentation de valeur.»

L’investissement en private equity s’inscrit sur un horizon pouvant parfois excéder 10 ans, afin de permettre à l’entreprise de mener à bien ses projets de croissance et de transformation. «Nous sommes plus conscients que quiconque que la création de valeur n’est pas le résultat d’une opération magique. Elle résulte d’un travail rigoureux, tant en termes de stratégie que d’exécution opérationnelle, qui permet à l’entreprise de franchir des étapes de développement. Cela prend du temps», assure Jérôme Wittamer. Le gestionnaire, à juste titre, rappelle que même les entreprises les plus remarquables comme Apple ont mis au moins 20 ans pour arriver à se positionner en leaders de leur marché.

Des performances supérieures

S’il requiert de la patience, le jeu en vaut souvent la chandelle. Le private equity attire de plus en plus d’investisseurs, principalement parce que les performances de cette classe d’actifs sont nettement supérieures à celles des marchés financiers traditionnels. Pour Jérôme Wittamer, à nouveau, l’exigence du modèle private equity, qui requiert l’exécution disciplinée du plan de création de valeur par les managers les plus talentueux, se traduit dans une meilleure performance des sociétés.

«C’est en effet dans le privé, plus que dans une entreprise cotée, que les meilleurs dirigeants vont pouvoir exprimer leurs compétences, explorer avec leurs partenaires les leviers qui permettront de maximiser la valeur générée à long terme, pour eux comme pour les investisseurs», poursuit le founding partner d’Expon Capital. «Mais pour cela, il faut démontrer sa capacité à mettre en œuvre une feuille de route très ambitieuse à un horizon de cinq, six ou sept ans, en considérant un ensemble de jalons qui ne sont pas forcément la profitabilité à très court terme de l’entreprise. L’enjeu, c’est de s’assurer que l’on emmène bien le bateau à la destination définie.»

Le Luxembourg face au défi de la compétitivité

Au fil des 20 dernières années, l’éventail d’investisseurs en private equity s’est élargi au regard des performances réalisées par les gestionnaires de fonds dans le domaine. La chute des taux d’intérêt, à la suite de la crise de 2008, renforçant considérablement l’effet de levier si cher au secteur, lui a donné un coup d’accélérateur majeur. La place financière luxembourgeoise, soutenant le développement de l’investissement dans les actifs privés, a su tirer son épingle du jeu. «La réussite du pays en la matière est extraordinaire», commente Jérôme Wittamer. «L’activité s’est construite avec, au départ, des fonctions de back-office. Les fonctions middle office sont venues renforcer l’écosystème. Le challenge, désormais, est de soutenir le développement des fonctions front-office. Et cela continue de bien évoluer. Si le pays est aujourd’hui le hub européen du secteur, l’enjeu, est de rester compétitif, en veillant à grandir sur base de fondations solides. L’écosystème est encore jeune et a grandi très rapidement. Il est important de veiller à le consolider en travaillant sur la qualité du service et donc, dans la formation des talents.»

Des enjeux sectoriels majeurs

L’activité private equity au Luxembourg doit aussi veiller à se transformer, grâce au numérique notamment, pour gagner en maturité, en qualité et en efficience. Enfin, commente Jérôme Wittamer, l’un des grands challenges a trait à la démocratisation de l’accès à l’investissement privé. «Si, dans une démarche d’égalité, c’est un enjeu louable et même souhaitable, cela reste toutefois un défi important. L’investissement dans le private equity, en raison du caractère illiquide de cette classe d’actifs, peut représenter un risque important qu’il ne faut pas sous-estimer.»

Original interview: https://paperjam.lu/article/valeur-ne-se-cree-pas-par-magi